Cette semaine, l’Europe se trouve à la croisée des chemins. Ce qui, sur le papier, ressemble à deux réunions « informelles » – le sommet industriel à Anvers mercredi et le sommet européen à Alden Biesen jeudi – constitue en réalité des moments de vérité. Le monde observe si l’Europe va retrousser ses manches pour jouer un rôle économique de premier plan sur la scène mondiale ou si elle va se replier progressivement, mais inexorablement, en coulisses.
Ce sommet industriel est en effet un cri d’alarme : l’Europe perd du terrain face à la Chine et aux États-Unis. Nous représentons un marché de 18 000 milliards d’euros et représentons 16 % de l’économie mondiale, mais nous nous mettons des bâtons dans les roues et laissons passer d’énormes opportunités. Alden Biesen sera un test de résistance pour la pertinence, la flexibilité et la survie de l’Europe en tant qu’acteur mondial.
En 2024, les rapports Draghi et Letta ont marqué un nouveau départ. Ils constituent ni plus ni moins qu’un plan d’action pour la simplification, le renforcement de la compétitivité et une politique énergétique cohérente. Et pourtant, ces dernières années, l’Europe a vu disparaître des centaines de sites de production et des dizaines de milliers d’emplois. La Belgique n’est pas épargnée : sept secteurs sur dix tournent en dessous de leur niveau normal, le taux d’utilisation des capacités industrielles chute à 76 % (contre une moyenne historique d’environ 80 %), et le volume des exportations diminue pour la troisième année consécutive. Pendant que l’Europe analyse, le reste du monde investit. Pendant que l’Europe accumule les rapports, d’autres construisent des usines. Nous savons ce qu’il faut faire. Mais nous ne le faisons pas.
Pour l’instant, les entreprises européennes ne ressentent pas les ambitions politiques européennes visant à inverser la tendance. L’écart en matière de coûts énergétiques avec les concurrents hors d’Europe reste colossal. La surréglementation étouffe les investissements dans l’œuf. Le marché unique est truffé d’obstacles absurdes. La pression géopolitique s’intensifie. À la veille du sommet, les 42 organisations patronales, réunies sous l’égide de BusinessEurope, ont tiré la sonnette d’alarme. De Madrid à Varsovie, des PME aux multinationales : le message est unanime. Assez de bavardages. Il faut désormais se concentrer et agir vite. Avec Draghi et Letta comme guides et le soutien de nombreux décideurs politiques européens de premier plan, nous avons rassemblé nos priorités dans une note que nous avons transmise aux chefs d’État et de gouvernement, lesquels ont désormais les cartes en main.
Car si hier l’industrie s’est exprimée d’une seule voix, demain, le courage politique doit suivre. Ou, comme l’a formulé Letta : « Une révolution ne prend qu’un jour. » L’Europe ne peut plus attendre alors que ses concurrents foncent tête baissée. La question n’est plus de savoir s’il faut intervenir, mais quand les dirigeants européens passeront enfin à l’action. L’Europe doit miser sur la compétitivité grâce à un marché intérieur renforcé, une énergie abordable et une réglementation moins contraignante. Elle doit favoriser le commerce international par le biais d’une série d’accords commerciaux ciblés. Et elle doit évoluer vers un marché des capitaux unifié afin de faciliter l’accès aux capitaux nécessaires au financement de ses activités industrielles. Enfin, l’Europe doit s’opposer aux pratiques de dumping illicites. Car chaque jour de retard rapproche l’Europe du seuil où son retard deviendra insurmontable.
Le sommet d’Alden Biesen n’était pas un sommet comme les autres. C’était un test de pertinence. La question n’est pas de savoir si l’Europe est capable de jouer un rôle de premier plan. Nous en sommes capables. La question est de savoir si l’Europe a la volonté et l’ambition de faire enfin des choix courageux et de passer à l’action. La réponse déterminera en partie si l’Europe restera un acteur mondial ou si elle sera reléguée au rang de simple spectateur. Si nous revendiquons le devant de la scène ou si nous nous replions dans les coulisses.
Pieter Timmermans
Administrateur délégué de la FEB